La Saint Vincent des Vignerons

24 janvier 2013

Je suis la vigne, et vous, les sarments.

Samedi 19 janvier 2013, à l’invitation de la confrérie des Côtes du Ventoux, Saint Vincent a été honoré et célébré à l’église de Roussillon. Voici quelques réflexions sur la vigne, le vin et nos vies !

Lorsque nous parlons d’une vigne, nous pouvons signifier deux choses : le pied de vigne (souco) ou bien cette multitude de ceps qui, en rangs (maioulierio) bien ordonnés, forment un vignoble (vignarès) dont l’unité lui donne un caractère et presque une personnalité. Je connais plus d’un vigneron qui parle à sa vigne ou même qui lui adresse un chant, à commencer par le vigneron céleste qui s’écrie, dans le prophète Isaïe (chapitre 5) :
Que je chante à mon bien-aimé le chant de mon ami pour sa vigne. Mon bien-aimé avait une vigne, sur un coteau fertile. Il la bêcha, il l’épierra, il y planta du raisin vermeil. Au milieu il bâtit une tour, il y creusa même un pressoir. Il attendait de beaux raisins.
 
Aujourd’hui, nous chantons la gloire de Saint Vincent, patron des vignerons. Il était de Saragosse, en Espagne, diacre de son évêque Valère vers l’an 300. Arrêtés tous les deux en raison de leur foi chrétienne, ils furent conduits à Valence, devant le gouverneur. Ils ne renièrent pas leur foi. Vincent sut dominer les plus cruels supplices et, malgré ses souffrances, il chantait, riait et répondait avec humour aux humeurs de son tortionnaire. La renommée de Saint Vincent se répandit dans toute l’Eglise, à tel point que Saint Vincent est honoré à Rome même ! Notre via Domitia, chemin romieu, de Rome vers l’Espagne et de l’Espagne vers Rome n’y est pas pour rien… j’aime à relier le culte que nous rendons, ici dans la vallée du Calavon et de l’Imergue, aux saints Laurent, présent dans cette église de Roussilon, Vincent, patron de l’église de Cabrières, et à d’autres saints de premiers siècles à cette confiance que nos ancêtres mettaient en Dieu en reconnaissant ses œuvres dans le vie de ces saints et en y semant les traditions dont nous sommes fiers.
 
Moi, je suis la vraie vigne, et mon Père est le vigneron.
Tout sarment qui est en moi, mais qui ne porte pas de fruit, mon Père l’enlève ; tout sarment qui donne du fruit, il le nettoie, pour qu’il en donne davantage.
 
1. Je voudrai comparer le cep de vigne, pris et travaillé individuellement… à notre Saint Vincent dont le nom signifie « vainqueur ». Tout pied de vigne qui donne du fruit, le vigneron le nettoie, pour qu’il en donne davantage. Chaque année, la taille du cep semble le laisser seul et sans espoir de vie : les sarments sont coupés et le bois, noueux et tortueux paraît mort… comme Saint Vincent dont chaque étape du martyre aurait du – pour ses bourreaux – le laisser mort : tortures et blessures, souffrances qui aurait du l’abattre… mais notre saint n’en était que plus joyeux et continuait à chanter cantiques à Dieu et louanges du Christ, vainqueur de la mort, du mal et du péché.
Quelques semaines après la taille, le pied de vigne, émondé et purifié, annonce par ses feuilles puis par ses fleurs le fruit nouveau qu’il se prépare à porter.
Dans quelques mois, à l’automne, nous admirerons la victoire de notre pied de vigne sur la taille de l’hiver. La taille empêche la dispersion de la sève dans de trop nombreux sarment ; elle permet à la vigne de porter un fruit meilleur, un fruit plus abondant.
 
2. Je voudrai comparer le pied de vigne à nos situations respectives d’individus, à nos situations d’hommes et de femmes, plantés, enracinés dans la vie, établis par le Seigneur pour que nous allions et que nous portions du fruit. Si l’être humain ne connaît pas l’épreuve, cette taille qui lui impose de laisser de côté l’inutile et le futile, l’homme évitera difficilement la dispersion. Le pied de vigne et l’exemple de Saint Vincent nous invitent à revenir à l’essentiel, comme s’ils nous disaient tous les deux : reviens à cette vie que Dieu t’a donnée, reviens au sens profond de ta vie : Dieu t’a fait pour lui et ton cœur est sans repos tant que tu ne l’as pas trouvé. Mis à l’épreuve… l’homme bonifie, son fruit est plus dense, il est meilleur. Qu’y a-t-il donc à tailler en nous pour que nous puissions, à l’automne de notre vie, apporter fièrement notre raisin à la cuve et que nous soient appliquées les paroles du psaume : Vieillissant, il fructifie encore ! Psaume 91, 15
 
Peut-être sommes-nous freinés ou découragés par une constatation : à lui seul, un pauvre pied de vigne ne porte pas assez de fruit pour produire suffisamment de vin afin de réjouir l’assemblée familiale ! A moi seul, je n’ai pas assez de force pour changer le monde ! C’est vrai, Il n’est pas bon que l’homme soit seul… car seul, il ne porte que très peu de fruit.
 
3. C’est pourquoi, je voudrai rappeler que la vigne que nous cultivons est aussi le vignoble. Chaque pied apporte sa part et son fruit à la vendange. Plantés dans le même champ, les pieds de vigne ne sont pas seuls. On pourrait dire qu’ils s’entraident ! N’en va-t-il pas de même pour nous ? Le vigneron appelle ses amis ou ses enfants pour l’aider à la vendange comme ils l’avaient aidé au moment de la taille ! Le vigneron s’associe, que ce soit en coopérative ou en comité dans un esprit d’encouragement et d’entraide ! Et de même qu’un vin est plus riche quand il est assemblage de plusieurs cépages, de même, dans le mariage, l’homme et la femme s’épousent pour goûter le vin des noces. Ils unissent leurs différences et leur complémentarité pour donner la vie.
Et si l’on compare l’Eglise à un vignoble, elle rassemble tous ceux qui, par la foi et le baptême, sont plantés dans le même champ, tous ceux qui – ensemble – s’efforcent de porter le même fruit de charité, d’amour…, tous ceux qui s’entraident pour que leur fruit, mis en commun, témoigne de l’amour de Dieu dans notre monde.
Dans ce vignoble qu’est l’Eglise, saint Vincent prêchait et annonçait la Parole au nom de son évêque parce que celui-ci, en raison d’un bégaiement, ne pouvait plus s’acquitter de cette mission. Mais c’est bien l’évêque qui tenait la place du Christ !
 
Il n’est pas bon que l’homme soit seul… Il n’est pas bon non plus que l’homme boive seul. Avant de le savourer, bénissons donc ce vin de la Saint Vincent, rendons grâce pour le nouveau millésime ! Demandons à Jésus, le Christ, notre Sauveur, de nous aider car la Vigne véritable, c’est Lui ! C’est Lui qui donne vie et fécondité aux rameaux que nous sommes : par l’Église nous demeurons en lui, sans qui nous ne pouvons rien faire (Jn 15, 1-5).
 
C’est Lui qui nous a choisis et établis afin que nous partions, que nous donnions du fruit, et que notre fruit demeure.

Père Michel BERGER, curé de Gordes